Les essais cliniques à l’heure du tout connecté

Et si la santé numérique changeait tout...

Rob Scott, M.D., chief medical officer, vice president, development, AbbVie

L’ère numérique

Avant même que les montres connectées Fitbits ornent nos poignets et que nos enfants comptent leurs pas pendant la récréation, Rob Scott, M.D., chief medical officer, vice president, development, AbbVie, connaissait déjà le potentiel de la santé numérique. Depuis 20 ans, il enregistre numériquement chacune de ses séances de vélo, natation ou running avec tableaux et graphiques de performance à l’appui. Et si les objets connectés ont définitivement changé la façon dont Rob et des millions d’autres personnes prennent soin de leur santé, Rob Scott estime que le réel potentiel de la santé connectée réside dans sa capacité à révolutionner les essais cliniques et, ce faisant, à améliorer la santé des personnes malades.

Le tout premier essai clinique contrôlé connu fut mené par James Lind en 1747 à bord d’un navire, lorsqu’il démontra que les oranges et les citrons permettaient de guérir le scorbut. Les notions de placebo, d’essais en double aveugle et de randomisation ne furent introduites que plus tard, mais l’essai clinique tel qu’il était pratiqué en 1946, notamment dans les essais thérapeutiques menés à cette époque sur la tuberculose aux États-Unis, correspond dans les grandes lignes à l’essai clinique tel que nous le connaissons aujourd’hui.

Cependant, Rob Scott est convaincu que les essais cliniques de demain seront différents.

Nous avons échangé avec lui afin de comprendre dans quelle mesure la santé numérique s’apprête à bouleverser le déroulement des essais cliniques à tous les niveaux, qu’il s’agisse des modalités de recrutement, de l’accompagnement des patients au cours des essais ou encore du recueil de données d’une qualité et d’une précision supérieures.

Q. : Qu’appelle-t-on exactement la « santé numérique » ?

Rob Scott, M.D. : Selon l’Agence américaine du médicament (FDA), la santé numérique fait référence aux applications mobiles, aux technologies d’information de la santé, aux bracelets et autres objets connectés, aux soins à distance et à la télémédecine ainsi qu’à la médecine personnalisée. Voilà la définition technique de cette expression. Pour moi, il s’agit du potentiel d’amélioration de la qualité de vie offert par les données personnelles. Que l'on pense aux patchs cutanés de mesure de la température corporelle, aux bracelets de détection des crises d’épilepsie ou aux capteurs évaluant la qualité du sommeil, les technologies de la santé numérique fournissent des informations immédiates sur l’état de santé d’une personne, mais donnent également des indications sur les éventuels problèmes de santé à venir. Toutes ces informations sont précieuses à la fois pour les participants à des essais cliniques, mais aussi pour ceux qui pourraient profiter des résultats de ces essais.

Rob Scott, au terme d’un circuit de 130 km reprenant une étape de montée du Tour de France à travers les Alpes d’Huez.
Il a surveillé son rythme cardiaque durant son entraînement pour cette montée à 1130 mètres.

Q. : Que peuvent apporter les objets connectés ou capteurs aux essais cliniques ?

Rob Scott : Les données que nous sommes capables de recueillir aujourd’hui vont bien au-delà du nombre de pas et du rythme cardiaque. Les bracelets et autres dispositifs connectés peuvent révéler des tendances permettant de comprendre pourquoi quelqu’un dort davantage ou se montre moins actif les jours où il oublie de prendre son traitement. Voici un autre exemple : le critère principal d’évaluation dans les études de la polyarthrite rhumatoïde est souvent ce que l’on appelle le score ACR, qui correspond au nombre des articulations douloureuses et gonflées et permet d’évaluer si la maladie s’atténue ou s’aggrave. Ce score n’est malheureusement pas très parlant pour les patients. Ce qui rend leur quotidien plus agréable, c’est de pouvoir se lever et s’activer dès le matin ou encore de pouvoir lacer leurs chaussures. Ces deux critères peuvent être évalués numériquement sans demander de réel effort au patient ou au médecin et peuvent être pris en compte dans les essais cliniques.
 

Q. : AbbVie a-t-elle commencé à intégrer la santé numérique dans ses essais cliniques ?

Rob Scott : Absolument. Par exemple, nous avons demandé à nos patients atteints d’eczéma de porter un dispositif de surveillance à leur poignet pendant la nuit afin de pouvoir mesurer la fréquence et la durée de grattage durant leur sommeil. Ces patients ne prennent souvent pas la mesure de la perturbation du sommeil occasionnée par ces grattages alors même que le sommeil entrecoupé est associé à de graves problèmes de santé. Nous avons découvert qu’il était possible d’obtenir de solides données sur l’efficacité du traitement en faisant cette expérience chez quelques patients seulement ; ces derniers n’ont ainsi pas eu à se déplacer vers un centre d’étude pour une étude formelle de leur sommeil. Nous avons recueilli ces données à distance en assurant une assistance technique 24/24.

Rob Scott avec des membres de son équipe lors de l’inauguration du Design Lab d’AbbVie le 2 avril 2018.

Q. : Quels autres bénéfices les outils de santé numérique peuvent-ils apporter aux essais cliniques ?

Rob Scott : Sur trois patients qui souhaitent participer à un essai clinique, deux ne sont pas en capacité de le faire, car ils ne vivent pas à proximité d’un centre de recherche. Cet état de fait ralentit également la rapidité avec laquelle nous pouvons proposer de nouveaux traitements aux patients. En créant des centres virtuels d’étude clinique recueillant les données en continu par l’intermédiaire d’objets connectés, nous pouvons étendre la possibilité de participer aux essais cliniques à un plus grand nombre de patients et mener des études de haute qualité.
 

Q. : En quoi les essais cliniques auront-ils changé dans cinq ans ? Et dans dix ans ?

Rob Scott : Dans cinq ans, je pense que chaque essai clinique comportera, d’une manière ou d’une autre, des éléments s’appuyant sur la santé numérique. Qu’il s’agisse du rythme cardiaque, du poids ou de la qualité du sommeil, nous nous sommes habitués à accéder en temps réel à des données personnelles de santé qui peuvent améliorer la justesse et la rapidité des essais cliniques et nous aider à mettre plus rapidement de nouveaux traitements à la disposition des patients.

Nous commençons cependant à peine à identifier les données qui pourront être recueillies sans nécessiter un effort particulier. D’ici 10 ans, une bonne partie des tâches rudimentaires des essais cliniques aura été automatisée, ce qui nous permettra de réaliser davantage de choses avec moins de moyens. Pour l’instant, nous avons lancé quelques projets numériques isolés. La situation est comparable à celle du secteur bancaire des années 1980 lorsque chaque banque disposait de quelques distributeurs permettant aux gens d’effectuer des retraits, mais que la majeure partie des retraits était toujours effectuée à un guichet à l’aide d’un formulaire et d’un stylo. Les gens n’imaginaient pas qu’un jour ils transporteraient dans leur poche l’équivalent de leur agence dans une application mobile. Aujourd’hui, nous avons l’avantage de pouvoir concevoir la technologie qui permettra de transporter l’équivalent d’un centre d’essai clinique complet et d’un laboratoire dans notre poche.

Le Design Lab regorge des toutes dernières technologies, avec notamment des salles dont des murs entiers sont recouverts d’écrans
pour aider les équipes cliniques à manipuler les données de façon interactive afin d’en tirer des analyses permettant de consolider les données.

Q. : Comment le secteur doit-il s’adapter à ce nouvel univers ?

Rob Scott : Nous nous rendons bien compte que les évolutions numériques des essais cliniques ouvrent la porte d’un univers bien différent de celui auquel nos cliniciens sont habitués jusqu’à présent. Ce nouvel univers évolue à la vitesse de la lumière, ce qui implique la présence d’une personne sur le pont 5 jours par semaine afin de garder le rythme. Dans ce nouveau contexte, les opportunités sont légion, mais il existe aussi des écueils à éviter ; c’est pourquoi il nous semble indispensable de faire bénéficier nos équipes de l’accompagnement d’experts afin de négocier au mieux ce virage technologique.

À ces fins, nous avons récemment ouvert un nouveau Design Lab qui dispose d’une base de données comprenant 14 000 essais cliniques et 32 millions de participants à des essais cliniques ainsi que des données réelles provenant des dossiers médicaux numériques de centaines de millions de patients. Avec les toutes dernières technologies d’immersion, notamment des salles aux murs recouverts d’écrans tactiles, nous souhaitons mettre les meilleures idées du film Minority Report au service des essais cliniques en dotant nos équipes de ressources qui permettront de prédire l’avenir. Lorsque ces équipes se rendent au Design Lab, elles sont épaulées par le directeur Santé numérique qui les aide à intégrer des solutions numériques aux essais le plus judicieusement possible. Nous réfléchissons à ces nouvelles possibilités pour chaque essai clinique. Sur mon tableau blanc, j’ai inscrit la maxime suivante : « On ne peut pas remplir les missions d’aujourd’hui avec les moyens d’hier et espérer réussir demain. »

 

FR-ABBV-190078-03/2019